La vie est belle




Dans cette nouvelle extraite de son recueil Awtar al-maa (Les cordes de l'eau), publié chez Merit en 2003, l'écrivain égyptien Mohamad Al-Makhzangui effleure la frontière ténue entre la vie et la mort. Un récit poignant et poétique. 

Traduction de Dina Heshmat 

C'est à toi que je m'adresse cette fois-ci, à toi la toute conciliante. Car cette histoire incroyable m'est apparue pendant ces instants qui ont failli te prendre à moi. Je venais à peine de découvrir que je t'avais choisie avec soin et que tu étais un destin très exactement calculé pour qu'il me corresponde. 
Au moment où tu sortis du lit, dans ce vêtement en papier stérilisé, et tandis que je t'aidais à sortir puis à t'installer sur le « trolley » qui allait t'emmener à la chambre d'opérations, je sentis que tu étais l'être qui m'était le plus proche. Ton visage pâle tourné vers moi avait à ce moment-là l'éclat d'un destin uni à l'infini.

Tu me disais adieu, tu espérais que nous nous reverrions. Jamais je n'avais ressenti une telle mélancolie, jamais je n'avais été aussi intimidé. Ensuite ils t'ont emmenée vers la chambre d'opérations et ils m'ont fait signe de m'arrêter devant cette ligne rouge. Alors j'ai été envahi d'un violent sentiment de solitude.

Tu te laissais faire, maintenue au seuil de la mort par ton hémorragie interne. Tu allais vers une grande aventure, ta résignation docile me donnait l'impression que tu te recroquevillais sous mes ailes. Ce qui t'arrivait ne m'était pas étranger car j'avais participé à cette tragédie de ton corps. Je suis le père de ce fœtus qui a grandi à l'extérieur de l'utérus jusqu'à déchirer ce canal délicat là-bas, jusqu'à faire exploser l'hémorragie en toi. 

Tu souffrais beaucoup mais tu essayais de réprimer ton envie de crier pour ne pas me déranger. Maintenant, pendant qu'ils t'emmenaient dans le couloir donnant sur la grande chambre d'opérations, je me rappelais cela. La succession entre l'éclat des lampes et les ombres du couloir donnait l'impression du passage d'un intervalle entre la vie et la mort. « Reviens à moi » ; je chuchotai en priant pour que tu reviennes. Ton absence était maintenant devenue totale, là-bas, derrière la dernière porte et j'étais seul dans ce couloir désolé, me retenant de fondre en larmes.

Après trois heures, longues et amères, tu m'es revenue. Tu flottais encore dans l'anesthésie cotonneuse, pâle et chétive comme une enfant. Le grincement des roues du trolley dans le couloir de l'hôpital ressemblait à celui des voitures pour enfants. La peur et les prières étaient encore proches. Tu as commencé à te réveiller sur le lit d'hôpital. Pour la première fois depuis ces moments difficiles, tu as respiré profondément. 

Dans tes divagations du réveil, tu étais aussi gentille que d'habitude. Je t'embrassai et moquait tes divagations. Tu étais comme en pleine conscience pure de tout artifice. Ca me plaisait d'être le barbare et toi la pureté de la rosée. Quand tu fus tout à fait réveillée j'allais à la maison, notre maison, pour t'apporter ce dont tu avais besoin pour un séjour de quelques jours à l'hôpital et emmener ce dont j'avais besoin pour rester avec toi. 

Ton absence palpable dans le vide la maison. Les ombres tristes des volets que tu avais fermés. La désolation des verres dans l'évier, le silence de la maison sans toi. Et tes affaires. Jamais je n'aurais cru que des objets pouvaient être aussi suggestifs, aussi poignants. 

Plusieurs fois, j'ai failli pleurer pendant que je rassemblais les vêtements et les serviettes et toutes ces petites choses devenues des êtres parlants, dégageant des vagues de sentiment. Et si tu étais partie, et si tu m'avais laissé face à ces objets désolés et leurs questions sur toi. Tous ces objets si propres qui dormaient, délicatement pliés et rangés par tes soins. La mort n'est pas terrifiante en soi, mais par les bribes de vie qu'elle laisse aux vivants.

Je sortis enfin de la maison pour te retrouver à l'hôpital. Je portais le sac plein de toutes ces choses, pris à la gorge par l'émotion et la mélancolie. Peut-être cela était-il une préparation à cette vision étonnante. J'ai dit une vision et non pas des visions. 


Tu aimes cette rue de Maadi ornée d'arbres, de plantes et de fleurs. Cette rue ressemblait à un tunnel sous les ombres des arbres alignés des deux côtés avec ses parapluies verts s'enlaçant en hauteur. Tu étais charmée par les ombres et la verdure, en particulier les haies qui débordaient sur le trottoir et se mêlaient aux herbes rayonnantes et aux marguerites jaunes par terre. Ainsi se mêlaient les marguerites par terre à la blancheur du jasmin, le violet des bougainvillées sur les haies et le rouge des bégonias dans les recoins.

C'était un microbus, ceux à quinze places. J'étais installé sur le siège arrière, mais je pouvais voir la rue toute entière entre les têtes devant moi. C'est à ce moment-là que je vis la chatte. Elle jouait au milieu de la rue, sans doute agacée par l'un de ces papillons nombreux autour des fleurs. La chatte était dans l'embouchure de la rue menant à la petite place Al-Nahda au milieu de laquelle il y avait une île de palmiers royaux, tout près de l'ambassade du Mexique. C'était un bâtiment magnifique de couleur crème, avec ses fenêtres rouges virant sur l'orange et le merveilleux jardin dont le muret ployait sous les plantes et les fleurs.

C'est à cet endroit, tandis que la chatte continuait à jouer, que le microbus prit le tournant, s'engageant à toute vitesse dans la place vide comme d'habitude. Elle était tout près du trottoir opposé à celui de l'ambassade du Mexique, et s'élançait en plein milieu de la rue empruntée par le microbus. Tout se passa très vite.

La chatte fut prise de court par l'arrivée du microbus lancé à toute vitesse mais au lieu de faire demi-tour, elle continua sur sa lancée. Le chauffeur ne réussit pas à l'éviter ni à ralentir ; il l'écrasa. La chatte alors se dédoubla.

Oui c'est ça, elle se dédoubla. Il y eut deux chattes. Une que je vis par la vitre latérale, saine et sauve mais terrorisée, sauter au-dessus du mur du jardin de l'ambassade du Mexique et disparaître dans ses arbres. L'autre était là-bas, sur l'asphalte, écrasée par le microbus. Je la vis par la vitre arrière, quand je me retournai rapidement.

Je sais que personne d'autre que toi ne me croira, Soukna. Je sais que si tu me crois, ce n'est pas pour se mettre au diapason du fou que tu aimes mais parce que tu crois celui avec qui tu partages la foi que le monde autour de nous est plein de ces choses étonnantes que nous appelons des miracles parce que nous n'arrivons pas à en déchiffrer les lois. Je sais que tu as un cœur en or, au point de te réjouir de tous les miracles pathétiques. Je ne trahirai donc pas ton cœur en or et t'exposerai honnêtement mon explication de cette vision qui m'est apparue alors que j'allais vers toi, toi qui venais d'échapper par deux fois à la mort, une première lors de l'hémorragie interne et une seconde quand ils ont amputé une partie de toi pendant l'opération.

D'après les lois de notre monde concret, Soukna, la chatte s'est élancée et a été écrasée par les roues du microbus. Mais, grâce aux calculs de l'âme et la joie de ses jeux, face à la surprise traîtresse du danger elle fit le saut de la vie face à la mort. Elle s'en sortit. Et si tu veux, mon cœur en or, une autre explication, je te parlerai à la lumière de la relativité du temps et de la chaleur de l'observateur. J'étais, moi, brûlant de compassion envers toi, et parce que le temps ralentit devant l'observateur brûlant, je vis les deux moments à la fois. 

Oui, Soukna, j'ai vu les deux moments. J'ai même vu le moment du salut avant celui de la mort. C'est plausible quand nos esprits brillent à une vitesse dépassant celle de la lumière qui nous permet de voir les causes avant leurs effets, et les résultats avant leurs raisons. 

Beaucoup des gens que l'on rencontre autour de nous dans le courant de la vie, Soukna, ont été écrasés par la vie, une fois, plusieurs fois. Mais ils se sont relevés pour continuer. La vie est belle malgré tout, même quand elle s'alourdit des souvenirs de moments douloureux, envahie par le chagrin. Car le chagrin est une tristesse noble. Et la noblesse, Souk, est l'un des plus hauts degrés du charme.