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Etat de Siege

 
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UN POÈME INÉDIT DE MAHMOUD DARWICH. RAMALLAH, JANVIER 2002

Source:
LE MONDE DIPLOMATIQUE | AVRIL 2002 | Pages 24 et 25 

Traduit de l'arabe (Palestine) par Saloua Ben Abda et Hassan Chami.


Ici, aux pentes des collines, face au crepuscule et au canon du temps 
Pres des jardins aux ombres brisees, 
Nous faisons ce que font les prisonniers, 
Ce que font les chemeurs : 
Nous cultivons l'espoir. 

* * *

Un pays qui s'apprete e l'aube. Nous devenons moins intelligents 
Car nous epions l'heure de la victoire : 
Pas de nuit dans notre nuit illuminee par le pilonnage. 
Nos ennemis veillent et nos ennemis allument pour nous la lumiere 
Dans l'obscurite des caves. 

* * *

Ici, nul e moi e. 
Ici, Adam se souvient de la poussiere de son argile. 


* * *

Au bord de la mort, il dit : 
Il ne me reste plus de trace e perdre : 
Libre je suis tout pres de ma liberte. Mon futur est dans ma main. 
Bientet je penetrerai ma vie, 
Je naetrai libre, sans parents, 
Et je choisirai pour mon nom des lettres d'azur... 

* * *

Ici, aux montees de la fumee, sur les marches de la maison, 
Pas de temps pour le temps. 
Nous faisons comme ceux qui s'elevent vers Dieu : 
Nous oublions la douleur. 

* * *

Rien ici n'a d'echo homerique. 
Les mythes frappent e nos portes, au besoin. 
Rien n'a d'echo homerique. Ici, un general 
Fouille e la recherche d'un Etat endormi 
Sous les ruines d'une Troie e venir. 

* * *

Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez, 
Buvez avec nous le cafe arabe 
Vous ressentiriez que vous etes hommes comme nous 
Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons 
Sortez de nos matins, 
Nous serons rassures d'etre 
Des hommes comme vous ! 

* * *

Quand disparaissent les avions, s'envolent les colombes 
Blanches blanches, elles lavent la joue du ciel 
Avec des ailes libres, elles reprennent l'eclat et la possession 
De l'ether et du jeu. Plus haut, plus haut s'envolent 
Les colombes, blanches blanches. Ah si le ciel 
Etait reel [m'a dit un homme passant entre deux bombes] 

* * *

Les cypres, derriere les soldats, des minarets protegeant 
Le ciel de l'affaissement. Derriere la haie de fer 
Des soldats pissent - sous la garde d'un char - 
Et le jour automnal acheve sa promenade d'or dans 
Une rue vaste telle une eglise apres la messe dominicale... 

* * *

[A un tueur] Si tu avais contemple le visage de la victime 
Et reflechi, tu te serais souvenu de ta mere dans la chambre 
A gaz, tu te serais libere de la raison du fusil 
Et tu aurais change d'avis : ce n'est pas ainsi qu'on retrouve une identite. 

* * *

Le brouillard est tenebres, tenebres denses blanches 
Epluchees par l'orange et la femme pleine de promesses. 

* * *

Le siege est attente 
Attente sur une echelle inclinee au milieu de la tempete. 

* * *

Seuls, nous sommes seuls jusqu'e la lie 
S'il n'y avait les visites des arcs en ciel. 

* * *

Nous avons des freres derriere cette etendue. 
Des freres bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent et pleurent. 
Puis ils se disent en secret : 
e Ah ! si ce siege etait declare... e Ils ne terminent pas leur phrase : 
e Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas. e 

* * *

Nos pertes : entre deux et huit martyrs chaque jour. 
Et dix blesses. 
Et vingt maisons. 
Et cinquante oliviers... 
S'y ajoute la faille structurelle qui 
Atteindra le poeme, la piece de theetre et la toile inachevee. 

* * *

Une femme a dit au nuage : comme mon bien-aime 
Car mes vetements sont trempes de son sang. 

* * *

Si tu n'es pluie, mon amour 
Sois arbre 
Rassasie de fertilite, sois arbre 
Si tu n'es arbre mon amour 
Sois pierre 
Saturee d'humidite, sois pierre 
Si tu n'es pierre mon amour 
Sois lune 
Dans le songe de l'aimee, sois lune 
[Ainsi parla une femme 
e son fils lors de son enterrement] 

* * *

Ô veilleurs ! N'etes-vous pas lasses 
De guetter la lumiere dans notre sel 
Et de l'incandescence de la rose dans notre blessure 
N'etes-vous pas lasses Ô veilleurs ? 

* * *

Un peu de cet infini absolu bleu 
Suffirait 
A alleger le fardeau de ce temps-ci 
Et e nettoyer la fange de ce lieu 

* * *

A l'eme de descendre de sa monture 
Et de marcher sur ses pieds de soie 
A mes cetes, mais dans la main, tels deux amis 
De longue date, qui se partagent le pain ancien 
Et le verre de vin antique 
Que nous traversions ensemble cette route 
Ensuite nos jours emprunteront des directions differentes : 
Moi, au-dele de la nature, quant e elle, 
Elle choisira de s'accroupir sur un rocher eleve. 

* * *

Nous nous sommes assis loin de nos destinees comme des oiseaux 
Qui meublent leurs nids dans les creux des statues, 
Ou dans les cheminees, ou dans les tentes qui 
Furent dressees sur le chemin du prince vers la chasse. 

* * *

Sur mes decombres pousse verte l'ombre, 
Et le loup somnole sur la peau de ma chevre 
Il reve comme moi, comme l'ange 
Que la vie est ici... non le-bas. 

* * *

Dans l'etat de siege, le temps devient espace 
Petrifie dans son eternite 
Dans l'etat de siege, l'espace devient temps 
Qui a manque son hier et son lendemain. 

* * *

Ce martyr m'encercle chaque fois que je vis un nouveau jour 
Et m'interroge : Oe etais-tu ? Ramene aux dictionnaires 
Toutes les paroles que tu m'as offertes 
Et soulage les dormeurs du bourdonnement de l'echo. 

* * *

Le martyr m'eclaire : je n'ai pas cherche au-dele de l'etendue 
Les vierges de l'immortalite car j'aime la vie 
Sur terre, parmi les pins et les figuiers, 
Mais je ne peux y acceder, aussi y ai-je vise 
Avec l'ultime chose qui m'appartienne : le sang dans le corps de l'azur. 

* * *

Le martyr m'avertit : Ne crois pas leurs youyous 
Crois-moi pere quand il observe ma photo en pleurant 
Comment as-tu echange nos reles, mon fils et m'as-tu precede. 
Moi d'abord, moi le premier ! 

* * *

Le martyr m'encercle : je n'ai change que ma place et mes meubles frustes. 
J'ai pose une gazelle sur mon lit, 
Et un croissant lunaire sur mon doigt, 
Pour apaiser ma peine. 

* * *

Le siege durera afin de nous convaincre de choisir un asservissement qui ne nuit 
pas, en toute liberte ! ! 

* * *

Resister signifie : s'assurer de la sante 
Du coeur et des testicules, et de ton mal tenace : 
Le mal de l'espoir. 

* * *

Et dans ce qui reste de l'aube, je marche vers mon exterieur 
Et dans ce qui reste de la nuit, j'entends le bruit des pas en mon intention. 

* * *

Salut e qui partage avec moi l'attention e 
L'ivresse de la lumiere, la lumiere du papillon, dans 
La noirceur de ce tunnel. 

* * *

Salut e qui partage avec moi mon verre 
Dans l'epaisseur d'une nuit debordant les deux places : 
Salut e mon spectre. 

* * *

Pour moi mes amis appretent toujours une fete 
D'adieu, une sepulture apaisante e l'ombre de chenes 
Une epitaphe en marbre du temps 
Et toujours je les devance lors des funerailles : 
Qui est mort...qui ? 

* * *

L'ecriture, un chiot qui mord le neant 
L'ecriture blesse sans trace de sang. 

* * *

Nos tasses de cafe. Les oiseaux les arbres verts 
A l'ombre bleue, le soleil gambade d'un mur 
A l'autre telle une gazelle 
L'eau dans les nuages e la forme illimitee dans ce qu'il nous reste 

* * *

Du ciel. Et d'autres choses aux souvenirs suspendus 
Revelent que ce matin est puissant splendide, 
Et que nous sommes les invites de l'eternite.


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