Plaisirs coupables



Ne parvenant pas à assumer une vie en marge des conventions sociales, un homme se résout à rentrer dans le rang. Le deuxième roman du jeune romancier égyptien Hamdi Al-Gazzar.

Mohamed Barrada

Al Hayat - 23.07.2009



Entre le premier et le deuxième roman de Hamdi Al-Gazzar, il y a une différence notable. Dans Sehr assouad [Magie noire], paru en 2005, l’auteur s’en tenait aux ressorts du roman d’apprentissage. Son héros découvrait au cours de ses conquêtes la magie du sexe et de l’humeur des femmes. A travers sa rencontre avec une femme plus âgée, divorcée et indépendante, il vivait le cauchemar qui hante les jeunes, hommes et femmes, dans une société réprimant l’expression des sentiments et des désirs et conférant ainsi à la sexualité une place prépondérante dans la vie. Le deuxième roman d’Al-Gazzar, Lazzat serriya* [Plaisirs secrets] se déroule de nouveau dans l’univers des classes moyennes cairotes avides de jouissance et d’aventures extraconjugales, mais abandonne la thématique du couple pour inclure des personnes représentatives de la société urbaine. La narration laisse davantage de place aux descriptions et au suspense, tout en s’affranchissant de la chronologie – on assiste à des allers-retours entre passé, présent et avenir.

Lazzat serriya se compose de quatre parties : “Jour et nuit”, “Hier”, “Libération” et “Demain”. Il commence au présent, avec la rencontre entre le héros, Rabi’ Al-Hag, et Simone la prostituée, une femme de caractère, imbue de la gloire qu’elle tire des films pornographiques dans lesquels elle joue. Puis l’auteur nous immerge dans le passé en évoquant l’attachement de Rabi’ à sa famille, à son épouse Afaf, à son fils, mort noyé en mer, et en relatant des scènes de son enfance heureuse. La troisième partie nous ramène au présent, à la vie quotidienne dans le quartier cairote de Guizeh et à ce moment où Rabi’ est à peine réveillé par une énorme explosion, parce qu’il est en train de cuver des excès de boisson, de bonne chère et de sexe avec Simone. On apprend aussi que son ami Hareth a décidé de quitter l’Egypte pour aller retrouver sa copine aux Etats-Unis. La quatrième et dernière partie, enfin, relate le retour de Rabi’ à la “normalité” de sa vie antérieure.

Le lecteur suit le parcours initiatique de Rabi’ et découvre ainsi les plaisirs secrets qu’il cueille en dehors du lit conjugal et des normes sociales. Mais la mort de son fils, la maladie de sa mère et le départ de son père vers un pays du Golfe sont des drames qui pèsent sur ses épaules et entravent sa jouissance. Ce sont les raisons essentielles de sa dérive, même si un germe de révolte le pousse à défier les traditions et les tabous de la société. C’est comme s’il ne pouvait rassasier sa faim qu’en dehors du champ du licite, en dehors du lit ­conjugal, en cessant de se comporter comme un fils respectable de la classe moyenne. Rabi’ ne s’intéresse ni aux facteurs objectifs ni aux motivations psychologiques de ce qui lui arrive. Il cherche toutefois un sens à sa vie, ou une issue qui puisse donner cohérence à son parcours. Mais son horizon semble bouché. Il vit son expérience sentimentale et sexuelle avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, découvrant par hasard que sa maîtresse, Najwa, est mariée à un officier qu’il connaît.

Dans la dernière partie, intitulée “Demain”, il se résout à revenir à la norme, en réintégrant son travail de présentateur de journal à la radio. Cette fin nous permet de saisir l’idée que Hamdi Al-Gazzar se fait de son pays. Plus d’une fois, le lecteur sent que Rabi’ vit dans une société qui a n’a plus foi en l’avenir et qui ne lui laisse pas la liberté de choisir sa vie. Il y a deux sortes d’individus dans ce roman : ceux qui sont incapables de trouver leur salut et vivent en marge de la société, n’ayant d’autre choix que les plaisirs secrets et autodestructeurs ou l’émigration, et ceux qui optent pour un narcissisme matérialiste, profitant de toutes les opportunités, mais étouffant leurs désirs et leurs pulsions. Rabi’ reprend son train-train, sa vie faite de concessions, parce que sa révolte contre la société s’est soldée par un échec. Il revient à son travail et à son épouse parce qu’il comprend que les règles du jeu social ne lui permettent pas d’infléchir son destin, déterminé par des forces inexorables. Quant au plaisir, symbole de l’exercice de la liberté, chacun le vit en secret et jette un voile dessus.

Ainsi, dans Lazzat serriya, Hamdi Al-­Gazzar brosse un portrait de la mégapole du Caire à l’heure de la mondialisation et du crépuscule des valeurs. Il incite le lecteur à s’interroger sur le destin de l’individu dans les sociétés arabes, sur l’inégalité des chances offertes à chacun de vivre sa singularité, sur la possibilité de transformer les plaisirs secrets en joie assumée, en toute liberté.